SORTIR DE LA NATION ? – Une lecture de gender, race and the reivention of difference de Shireen Hassim

Allocution à l’occasion de la soirée AFRIKADAA 6 – BE NATIONAL (mars 2014, Dakar).

 

SORTIR DE LA NATION ? – Une lecture de gender, race, and the reivention of difference de Shireen Hassim.
Par Eva Barois De Caevel.

La communication était accompagnée d’une projection présentant des travaux exposés lors d’ « Innovative Women » (2009). Cette exposition, dont le vernissage s’est tenu le 6 août à l’occasion de la Journée de la femme au Constitution Hall de Johannesburg, a marqué les esprits en raison de la réaction très violente de la ministre de la Culture Lulama Xingwana. Cette dernière, pourtant commanditaire de l’exposition, très choquée au cours de sa visite, avait réagi par une condamnation sans appel des artistes et de leurs propositions. Zanele Muholi et Nandipha Mntambo, les deux artistes évoquées au cours de cet allocution, participaient à cette manifestation. Z. Muholi présentait une série de photographies à la fois couleur et noir et blanc de couples féminins saisis dans leur intimité. N. Mntambo présentait plusieurs toiles et notamment The Rape of Europa, une représentation contemporaine du mythe grec d’Europe où les protagonistes ont désormais la peau noire. (Le mythe d’Europe conte le récit d’une jeune vierge violée par Zeus, alors dissimulé sous l’apparence d’un taureau ; il est fréquemment analysé comme symbole de la domination sexuelle masculine).


Le «Toujours » et le « Ici »

S. Hassim présente Johannesburg comme une ville à la jonction de deux paradigmes très simples : tradition/modernité (le toujours et le nouveau) et intérieur/extérieur (on pourrait dire également local/étranger ou africain/occidental, c’est le — ou le ici — et le là-bas). Ce sont ces deux couples de notions qui font de la ville un espace privilégié pour voir à l’œuvre les « problematics of making and remaking the nation » (c’est-à-dire les problématiques qui concernent la construction et la reconstruction de la nation, de ce que l’on pourrait appeler « l’imaginaire de la nation » dans la société sud africaine). Et c’est vrai. En tant qu’espace dense, africain, au 21ème siècle, Joburg expérimente des mouvements de repositionnement ou de positionnement sur ces questions de tradition et modernité, d’intérieur et extérieur.
Mais qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Pour l’auteur, cela signifie que des individus, en raison d’un constituant spécifique de leur personne physique et/ou morale – par exemple être de sexe féminin – demandent que soit reconsidéré le statut qui leur a été traditionnellement accordé en raison de ce même trait spécifique. Ainsi pour les femmes, il peut s’agir de :
1) refuser d’être écrasée par une sexualité masculine hégémonique,
2) refuser d’être limitée au rôle de mère.
Selon l’auteur, ce type de demande nouvelle est formulée en premier lieu par les artistes et particulièrement par deux d’entre elles : Zanele Muholi et Nandipha Mntambo dont elle juge les œuvres à la fois féministes et révolutionnaires. Pourquoi ? Parce qu’elles s’érigent contre ce qui aurait toujours été, ce qui lui semble foncièrement positif.
Si le phénomène est intéressant, c’est parce qu’il est significatif de bouleversements dans la société si forts qu’un certain nombre de ces constituants (les individus qui la composent) ont décidé de préférer au maintien de leur intégration dans la communauté du nouveau et de l’ailleurs. Mais ce que l’auteur semble ignorer, c’est que ce nouveau et cet ailleurs ne sont pas a priori un choix « plus juste » ou « meilleur ».

Sortir de la nation

Car cet affranchissement possible de la communauté est le fait d’individus dont la sensation et le vécu ne correspondent plus aux structures traditionnelles créées et acceptées par la communauté. Concrètement cela signifie, par exemple, que certains individus considèrent que leurs pratiques sexuelles leur confèrent une identité à respecter, identité qui les pousse à refuser une intégration traditionnelle dans la société où ces mêmes pratiques ont bien évidemment toujours existé mais en tant que seules pratiques et intégrées dans une trame codifiée (qui pouvait reposer sur le secret et la pudeur, notamment en raison de la prévalence du bien commun sur l’expression publique individuelle, sur des rôles sociaux, culturels ou politiques spécifiques, etc.). Le propos n’est pas de critiquer ce geste de rupture, nécessaire pour celui qui le pose, mais d’admettre qu’il puisse être perçu comme brutal par le reste de la communauté qui peine à accepter un acte qui met en danger son existence même.
Ce geste ce peut être, par exemple, celui d’une personne ayant des relations sexuelles avec une personne de son sexe, se vivant et se ressentant comme gay ou lesbienne, (avec ce que cela suppose en termes d’identité) alors que les relations sexuelles entre personnes de même sexe, si elles ont toujours existé en Afrique, n’y ont jamais existé de cette manière : être gay ou lesbienne est une structuration nouvelle, héritée d’une vision hétéro-normée et homophobe occidentale, que la modernité et la mondialisation ont diffusé et rendu désirable dans d’autres aires géographiques.
Exiger une reconnaissance de ces structures, qui sont donc bel et bien nouvelles, par le biais, notamment, de l’art contemporain comme le font Muholi et Mntambo est une activité intéressante (puisque un nombre croissant d’individus s’y reconnaissent), mais est une activité qui n’a rien d’a priori « juste ». Hassim ne pose d’ailleurs jamais la question des mots même qui régissent son article (genre, race, identité) qui, s’ils sont certes tous productifs dans ce contexte, sont des termes qui conceptualisent originellement les individus selon un prisme occidental. Hassim considère que l’advenue de ces nouvelles structures (via des œuvres d’art contemporain), telles qu’elles existent en occident, est fondamentalement positif pour un pays africain tel que l’Afrique du Sud. Grande insistance est faite alors sur la posture de martyres des artistes qui ont dû faire face à la critique, à la censure et à la violence. Pourtant, cette critique, cette censure et cette violence mériteraient d’être considérées mais dans une réflexion plus critique qui intègrerait les couples de notions initiaux : tradition/modernité et intérieur/extérieur. Le vernissage d’ « Innovative Women » et la guerre qui y éclata fut, non pas une lutte entre le Bien (les artistes) et le Mal (le Ministère) (vision réductrice et occidentalo-centrée), mais une lutte entre tradition et modernité, entre intérieur et extérieur. Encourager en bloc le moderne et l’extérieur comme étant le seul Bien possible — ce que fait l’Occident et tous les africains qui travaillent à le séduire, perpétuant ainsi inlassablement l’impérialisme, notamment au sein de l’art contemporain — est un contresens. Car il s’agit, d’une part, d’un vice théorique et, d’autre part, d’une action contre-productive, en témoigne, pour ce qui est des relations sexuelles entre personnes de même sexe, le durcissement légal ou la violence croissante que connaissent de nombreux pays africains. Hassim en tire une conclusion intéressante, mais qu’elle n’exploite pas : The consequence of critic is clear : it is to be an outcast of nation. (La conséquence de la critique est claire : elle vous fait être un proscrit de la nation/un marginal). Être critique, c’est-à-dire ici être force de proposition pour que de nouvelles structures soient acceptées et les anciennes rejetées (par le biais des images), provoque de façon évidente le rejet de la communauté qui veille à la perpétuation des structures traditionnelles (et ce qui se produit n’est donc pas une interrogation constructive sur le fait qu’elles soient bonnes ou mauvaises, de la part des artistes comme de la part de l’État, mais une simple réaction devant ce qu’elles bouleversent). Ce rejet est compréhensible, lui nier toute validité au nom de ce que devraient être les nouveaux principes est finalement plus étonnant, voire plus inacceptable.

Quelle construction de la nation ?

Construire la nation ne peut donc pas signifier nier les conflits endogènes qui la parcourent tout en prônant le Bien (une intériorisation occidentalo-centrée). Construire la nation signifie au contraire connaître (et présenter pour l’artiste) en profondeur les forces à l’œuvre et juger intelligemment de leur potentielle productivité lorsqu’elles se rencontrent. Il ne s’agit donc pas seulement de produire les images qui correspondraient à ces nouvelles structures. Non, il s’agirait d’un travail qui consisterait à passer exhaustivement au crible le toujours et le nouveau, l’ici et le là-bas. Et avec ce qui en sortirait on pourrait créer, créoliser pour emprunter l’expression de Glissant les nouvelles structures, contre le traditionalisme néfaste et contre tous les impérialismes. Cette démarche là, oui, à Johannesburg comme dans les autres grandes villes africaines et du monde, est bien l’une des responsabilités primordiales des artistes africains contemporains.

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